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Adieu Philippine
Un film de Jacques Rozier
France / Italie - 1962 - 1h43 - noir et blanc
Avec Jean-Claude Aimini, Yveline Cery, Vittorio Caprioli

Plus que tout autre, Adieu Philippine est sans doute le film-symbole de la Nouvelle Vague, son point d’orgue en même temps que son cœur battant, un film plus secret qu’À bout de souffle ou Les 400 coups mais qui reste pourtant comme l’inscription exacte d’un présent vibrant à tout jamais. Car c’est bien de l’invention d’un présent qu’il s’agit ici, à travers les petites histoires d’un trio amoureux écrites en prose sous l’ombre portée de la grande Histoire, en l’occurrence la guerre d’Algérie.
Dans un premier temps, Rozier capte la drague, les cafés, les bagnoles, les juke-box, les filles qui marchent dans les rues, l’insouciance d’une jeunesse qui ne sait pas encore qu’elle va être rattrapée par la mélancolie du temps qui passe et ne reviendra pas. C’est un ensemble de petits riens qui semblent saisis sur le vif et qui prend l’apparence d’une chronique de l’air du temps. Cet air du temps c’est celui du cinéma qui se réinvente sous nos yeux. Il suffit de comparer Adieu Philippine avec Les tricheurs de Carné réalisé quelques temps auparavant pour mesurer la faille sismique qui sépare les deux films comme si au croisement de la fin des années 50 et du début des années 60 on avait basculé d’un seul coup d’un temps très ancien à l’époque supersonique du twist, du jazz et du cha-cha-cha. Du côté de Carné, un cinéma ultra-écrit, surdéterminé par une noirceur artificielle, traversé par l’inquiétude de l’ancienne génération devant les mœurs incompréhensibles d’une tribu inconnue ; de l’autre, celui de Rozier, un cinéma rythmé par les mouvements des corps, par le battement des rues, par un langage d’une fraîcheur inouïe, par une liberté enfin dévoilée. Mais avec Rozier, cinéaste tellement particulier qu’il n’aura finalement réalisé que quatre longs métrages sortis en salles, rien n’est jamais simple et cette apparente spontanéité si charmante et si vivante cache en fait un récit très singulier. De ce point de vue, Adieu Philippine est davantage un film burlesque ou picaresque que le simple instantané d’une époque fût-il aussi tactile que celui-là. Un récit picaresque donc qui s’articule en deux moments distincts. D’abord, Paris, où se déroulent une série de micro-événements faussement documentaires dont Michel, Juliette et Liliane, sans oublier le producteur véreux interprété avec toute la loufoquerie requise par Vittorio Caprioli, sont les protagonistes insouciants même si la guerre d’Algérie est brièvement évoquée dans une séquence de repas où un copain de Michel de retour du front reste désespérément muet, manière de signifier l’impossibilité de parler des « événements » comme on disait à l’époque. Ensuite, la Corse, moment de vérité et de déploiement de ce récit qui révèle sa vraie nature épique et qui se dégage définitivement de la forme- chronique. Le paysage change, les personnages sont maintenant vacants et le film prend la forme d’un voyage au cœur d’un territoire lunaire et vierge. C’est une fugue qui est aussi un film d’aventures qui se perd en même temps qu’il se retrouve. Ce voyage en roue libre, c’est aussi l’invention provisoire d’un temps lisse, apparemment dégagé de toute contrainte comme si le cinéma de Rozier touchait à cet instant à la grâce fragile de la pure existence. Ce temps lisse est d’autant plus intense qu’il est brutalement brisé par la convocation que reçoit Michel et qui signifie sa conscription pour l’Algérie métaphoriquement évoquée, à la toute fin du film, par le départ du bateau vers le continent, comme pour signifier la fin de la jeunesse et le sentiment qu’elle est mortelle. La prose s’est imperceptiblement muée en pure poésie sans jamais hausser le ton ou faire signe à son spectateur, jusqu’à la mélancolie finale qui surgit brutalement sur fond d’une chanson corse et qui achève de faire d’Adieu Philippine l’inaltérable élégie d’un temps définitivement révolu.
Thierry Jousse
Dates et lieux de passages
Ce film est disponible pour des séances scolaires.
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