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Tous les autres s'appellent Ali
Un film de Rainer Werner Fassbinder
Allemagne – 1974 – couleur – 1h33
avec Brigitte Mira, El Hedi Ben Salem, Barbara Valentin, Irm Hermann et Rainer Werner Fassbinder...

Seizième des quarante réalisations de Rainer Werner Fassbinder en ses trente-sept ans de vie. Le titre original est un allemand maladroit d’étranger: « Peur dévorer âme » (l’exergue, « Le bonheur n’est pas gai », est emprunté au Plaisir, de Max Ophuls).
Les films de Fassbinder sont des clarifications. Et ils sont une histoire allemande. Il a souvent décrit avec empathie les êtres les plus humiliés de son univers, opprimés par la naissance et par le système, proches du sentiment d’altérité qu’il éprouvait. L’héritage de son pays (il naît l’année de la chute du nazisme) et les déshérités sont au cœur de son projet, que Yann Lardeau (Fassbinder, Cahiers du cinéma) a qualifié de balzacien : immigré grec de Katzelmacher (Le Bouc), marchand à l’étalage du Marchand des quatre saisons, ouvriers de Huit heures ne font pas un jour, bonnes de Pionniers à Ingolstadt, pour se tenir à la période précédant ce film. Tout est dans les rapports de force, comme le dit un de ses titres, Le Droit du plus fort. L’étonnant est que ce sentiment d’origine intime, érotique entre autres, se transmette au monde et devienne une lucidité aussi vive sur les rapports de classes. Et que l’un et l’autre soient indissociables.
Un personnage racontait l’anecdote de Tous les autres... dans un film antérieur de Fassbinder, mais il utilise aussi la charpente d’un mélodrame de Douglas Sirk, Allemand émigré à Hollywood, dont les films ont compté dans sa vie. Voici ce qu’il écrivait de ce film, Tout ce que le ciel permet, où Rock Hudson joue non un Arabe, mais un jardinier (in Les films libèrent la tête, L’Arche) : « On comprend quelque chose au monde et à ce qu’il vous fait. (...) Jane revient vers Rock. (...) Mais maintenant qu’elle est là, ce n’est pas un happy end, bien que tous deux soient ensemble. Qui se complique pareillement la vie en amour ne pourra pas être heureux plus tard. (...) Les hommes ne peuvent pas être seuls, et pas non plus ensemble. Ils sont très désespérés, ces films. »
C’est vrai de Tous les autres s’appellent Ali, mais le film allemand représente une double transgression : rencontre, amour et mariage entre une veuve de soixante ans (Brigitte Mira) et un ouvrier marocain de vingt ans plus jeune (El Hedi Ben Salem). Le scandale dans l’entourage de la femme – xénophobie et racisme, différence d’âge et de classe – fait place à une exploitation du couple. A la pression extérieure s’ajoutent leurs contradictions et ambiguïtés (Emmi, par ailleurs une femme libre, est nostalgique de la bonne vie sous le nazisme ; Ali revient à l’occasion à son ancienne maîtresse). Enfin, Ali s’effondre, victime d’un ulcère gastrique, maladie courante chez les immigrés. Peut-être guérira-t-il, sans doute aura-t-il une rechute. Le film s’arrête sur cette incertitude. L’auteur résume : « Un amour qui est de fait impossible, mais reste malgré tout une possibilité. Le film montre une réalité et une possibilité. Si l’histoire d’Emmi et d’Ali continuait, cela deviendrait plus difficile. »
Chez Fassbinder, la transgression s’arrête où commence la dignité de l’autre. Dès lors qu’il est incarné, aucun personnage n’est haïssable. Le tissu de la vie ne leur permet que de s’opposer. Personne ne fait jamais ce que veut l’autre, en tout cas jamais pour les raisons de celui-ci. Tout le monde a ses raisons, disait Renoir ; et elles ne peuvent que détruire ce qu’on a de plus proche, ajoute Fassbinder.
Bernard Eisenschitz
Dates et lieux de passages
Ce film est disponible pour des séances scolaires.
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