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Nulle part, Terre promise
Un film de Emmanuel Finkiel
France - 2008 - couleur - 1h34
Avec Elsa Amiel, Nicolas Wanczycki, Joanna Grudzinska ...

Dix ans après Voyages, Emmanuel Finkiel croise trois parcours d’individus ou de petits groupes à travers une Europe désolée, ravagée ou en chantier, où les machines et les fast foods triomphent sur les hommes. Une jeune femme vagabonde avec sa petite caméra. Un groupe de Kurdes traverse pays après pays, planqué à l’arrière d’un camion. Un jeune cadre doit précéder les machines d’une usine française, chargées sous les huées dans un convoi qui va les délocaliser en Hongrie. « Tous souffrent des mêmes maux », dit l’auteur (l’Humanite, 1er avril 2009), « à savoir la solitude au sein d’une idée d’Europe encore vide (qui) existe sur le plan politique mais ne s’incarne pas. » Voilà l’énigme proposée, le mystère qui fait le début de la fiction : trois voyages, trois fils narratifs, qu’y a-t-il de commun pour faire un film ?
Nulle part Terre promise pose une question de cinéma : où se mettre pour rendre compte d’un tel état des lieux ? Sachant que Finkiel écarte l’hypothèse d’une « fiction sociale » traditionnelle. Faut-il donner la priorité à la place du cinéaste, ou à celle de ceux qu’on filme ? Soit suivre, rester ouvert, le film se construisant à partir de ses découvertes : c’est le programme qu’il annonce. « C’est l’observation qui induit le résultat et non l’inverse. J’ai choisi de suivre chaque personnage au plus près de sa subjectivité. On voit ce qu’ils voient. On entend ce qu’ils entendent. Ils voient la réalité au travers de différents filtres. »
L’autre option est d’imposer au film une forme qui en devient, en fin de compte, la clé. Nulle part Terre promise juxtapose les deux choix. La séquence prégénérique avec ses projections d’images multiples constitue déjà un tremplin aux interprétations. Les cadrages sont serrés, flous, encombrés d’obstacles. Le montage et la composition sonore sont complexes et porteurs de significations.
L’allusion préférée à l’énonciation, les repères topographiques et temporels refusés ou troublés, miment l’incapacité des personnages à trouver leur place. Car, à côté de simples types, il y a des personnages, deux en tout cas: la jeune femme en crise sentimentale, le jeune cadre aux yeux inquiets.
Dans les images du film s’insèrent celles prises par cette étudiante, qui inventorie ainsi les misères qu’elle croise. Son premier réflexe, devant une nouvelle rencontre, est de zoomer en gros plan : intrusion sur des visages qui ne lui demandent rien, sinon de garder une sphère privée – tout ce qui leur reste. Quand on s’étonne de ce collationnement, elle répond qu’elle ne filme pas la misère, mais la force. Finkiel : « C’est donc ça qu’elle voit chez eux ? Elle est pleine de bonne volonté, se pose sincèrement des questions, mais pour elle le monde et les gens sont un objet qu’elle tient à distance. » Une seule rencontre suggère autre chose : une jeune Polonaise travaillant en Hongrie – émigrée d’Est en Est – qui l’héberge, qui l’écoute et qu’elle écoute, avec qui elle, et le film, prend le temps, dont le point de vue, les choix et les choix impossibles, la vie intime et de travail, ont le droit d’apparaître.
Ainsi, c’est un soulagement qu’on éprouve (pour elle aussi) à croire que sa caméra a été volée lors d’une échauffourée. Pourtant, le geste final du film dément : à travers son reflet dans la vitre du train, elle filme les migrants kurdes, arrêtés alors qu’ils tentaient de passer le tunnel sous la Manche. Il semble qu’elle n’a rien compris. Par la même occasion, ce film de la dispersion se ferme, puisque il a fallu, à la fin, que tout soit bouclé, que chaque parcours croise l’autre, comme dans le récit classique, inversant le mouvement centrifuge du départ.
Bernard Eisenschitz
Dates et lieux de passages
Ce film est disponible pour des séances scolaires.
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