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La Mort aux trousses
Un film de Alfred Hitchcock
États-Unis – 1959 – couleur – 2h16
Cary Grant, Eva Marie Saint, James Mason

Entre deux films à la tonalité tragique – Vertigo, le plus risqué de toute son œuvre, celui où il se livre le plus intimement, et Psycho, où il va exposer brutalement ses obsessions –, cet opus 46 constitue pour Hitchcock un retour à la sécurité des formules éprouvées : une auto-anthologie, une œuvre heureuse et jubilatoire. Le spectateur est émerveillé par le sentiment de voir un danseur de corde virtuose qui ne rate pas une acrobatie. La Mort aux trousses est aussi riche et s’ouvre à autant de lectures que Vertigo ou aucun film de l’histoire du cinéma.
« Tout ce qu’on peut dire de La Mort aux trousses est vrai », écrit Frédér ic Bonnaud. « Parce que le film a été conçu comme tel, comme un cadeau éternel qui aurait plus de peaux qu’un serpent et plus de vies qu’un chat. On peut donc l’explorer dans ses moindres détails. Puisqu’il est inépuisable comme le désir. Et épuisant comme le plaisir. »
Ce film tourne autour d’obsessions propres à Hitchcock, qui ont à voir avec la machine cinématographique: interaction du spectacle et de la vie, faux semblant, manipulation du spectateur dans et par le film. Chacun trompe l’autre et le spectateur en sait tantôt plus, tantôt moins que les personnages. Plus encore, le centre du film est un vide. L’idée d’un agent secret inexistant, destiné à détourner l’adversaire d’un autre bien réel, fut le véritable déclencheur du scénario. L’intrigue est mise en mouvement par un personnage non seulement absent (comme dans Rebecca) ou appartenant au passé (Carlotta dans Vertigo), mais inexistant : Jonathan Kaplan, pour qui on prend Roger O. Thornhill (Cary Grant), lequel accepte le rôle, une fois constaté que le « O » central de son nom signifie « rien », zéro. Le titre original, North by Northwest, indique lui-même une direction inexistante. D’autre part, comme tous les films de Hitchcock, c’est l’histoire d’un couple, où la tentatrice a pour nom Eve. Mais ce couple passe par les épreuves de la compromission et du mensonge, dédoublées par des comédies dont la mise en scène passe de l’un à l’autre : Vandamm (James Mason) charge Eve de passer la nuit avec Thornhill, elle envoie celui-ci à un rendez-vous mortel, il se sauve en passant pour l’amateur d’œuvres d’art qu’est son rival, elle prétend le tuer pour se sauver elle-même... Il leur faut se tuer et se sauver la vie l’un à l’autre pour se trouver, et aboutir à l’image finale du train entrant dans un tunnel – symbole phallique en forme de pied de nez à la censure.
Hitchcock a dit de son cinéma qu’il y faisait non de la direction d’acteurs, mais de la «direction de spectateur ». Il a livré à propos de La Mort aux trousses une de ses plus belles leçons de mise en scène. Dans le film d’André S. Labarthe John Ford et Alfred Hitchcock, le Loup et l’Agneau, il explique comment la séquence la plus célèbre – l’attaque par un avion dans un paysage désert ensoleillé – a été construite image par image en contradiction avec le « cliché », le traitement évident, attendu, d’une telle situation. Mais ce morceau de bravoure ne doit pas faire négliger une maîtrise dans le moindre détail : pour ne donner qu’un exemple, les gros plans symétriques des deux héros qui se transforment par fondu enchaîné en un décor où se dénoue le drame. Simples exemples pour rappeler, avec Jean-Luc Godard, que « si Alfred Hitchcock a été le seul poète maudit à rencontrer le succès, c’est parce qu’il a été le plus grand créateur de for mes du vingtième siècle ».
Bernard Eisenschitz
Dates et lieux de passages
Ce film est disponible pour des séances scolaires.
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