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La Question humaine
Un film de Nicolas Klotz
2007 - France - couleur - 2 h 21
Avec Mathieu Amalric, Michael Lonsdale, Edith Scob, Valérie Dréville, Jean-Pierre Kalfon, Lou Castel

Il y a plusieurs questions dans le film de Nicolas Klotz, et la force dérangeante du film est de les proposer à son spectateur (jusqu’au point, parfois, de le « mettre à la question », c’est-à-dire de le soumettre à la torture), sans jamais lui imposer de réponses. En d’autres termes, bien que La Question humaine opère un glissement du monde mécanisé, inhumain, minéral — gris : des bureaux aux costumes et au teint des employés — de l’entreprise libérale contemporaine vers une représentation, plus qu’un souvenir, de la mécanique nazie des camps d’extermination, jamais le film ne nous impose la thèse (qui, dans sa simplicité ou sa candeur, risquerait le contre-sens obscène) d’une identité entre le fonctionnement de l’entreprise et celui des camps, même si le scénario est parfois traversé par l’influence de la lecture des philosophes Adorno, Heidegger ou Deleuze.
A l’intérieur de l’univers codifié de l’entreprise (SC Farb, évoquant IG Farben), La Question humaine tente plutôt de créer un espace-temps ultra-contemporain (le présent amoral et amnésique de nos riches sociétés occidentales) permettant la remontée d’une mémoire. Et cette remontée que Nicolas Klotz cherche à mettre en scène passe avant tout par le surgissement des voix : voix des comédiens, souvent off, et en premier lieu le timbre immémorial de Michael Lonsdale par lequel la machine à remonter le temps s’enclenche, voix des chanteurs (dans les séquences de chant flamenco et fado), soin particulier apporté au montage son et au mixage, intervention violemment impersonnelle de la musique (de New Order aux raves, de Schubert aux compositions originales du groupe Syd Matters), dont Nicolas Klotz a voulu « qu’elle apparaisse progressivement comme radioactive, qu’elle contamine, qu’elle produise des états physico-chimiques, atmosphériques ».
Ce travail sur le son, identifié ici au temps (dans La Question humaine, la mémoire n’est pas l’objet d’une théorie, mais elle s’incarne en un état : état du timbre d’une voix que l’on écoute souvent les yeux fermés, état du corps lorsqu’il ne cherche pas l’oubli dans la danse), produit finalement un film d’horreur, au sens strict du genre. Car c’est bien de terreur qu’il s’agit : angoisse des subordonnés manipulés par les donneurs d’ordre, crainte constante des patrons espionnés par d’autres patrons, effroi des « cadres » qui se perdent dans des rituels de soumission vulgaires et barbares (depuis les tests psychologiques de motivation jusqu’à l’horreur absurde du bizutage), malaise des employés se croisant quotidiennement dans l’ascenseur sans se voir, panique de perdre son identité, sa dignité et son nom. Cette peur orchestrée sur commande par « l’entreprise », entité impersonnelle et monstrueuse dont la menace, omniprésente, semble venir de nulle part, constitue la véritable réussite de La Question humaine, film qui nous fait ressentir comme rarement l’angoisse sur laquelle repose l’aliénation contemporaine.
L’autre enjeu du film, plus complexe et théorique (dont le motif se développe dans la dérive finale nous conduisant de Michael Lonsdale à Lou Castel) pourrait se formuler ainsi : cette montée de la terreur n’est pas seulement diffuse, mais articulée à un langage. Autrement dit, comment la terreur brute produit-elle, non des sons inarticulés mais un lexique (lexique de mort, en guerre contre l’expérience vitale de la musique et du chant) ? Et comment les nouveaux esclaves de l’entreprise pourront-ils résister en inventant un contre-lexique, à l’instar du psychologue d’entreprise interprété par Mathieu Amalric qui finit par refuser d’être le rouage du contrôle et de la délation ?
Dates et lieux de passages
Ce film est disponible pour des séances scolaires.
Pour chacun des films présentés dans cette rubrique, il est possible d'organiser des séances scolaires sur réservation auprès de l'association (01 44 61 85 50).